Serge Dessay

 

96% de mes 300 salariés ont un handicap. 


Après mes études médicales, je suis parti à l’armée, comme tous les Français de l’époque. J’ai eu un grave accident au début des années 1980 et je me suis retrouvé cloué sur un fauteuil roulant. Les médecins m’ont dit que je ne remarcherais jamais. J’ai pensé : "Mon garçon, il va falloir t’y habituer."

Cinq ans et demi plus tard, je redevenais un homme debout. La médecine est une science extrêmement exacte qui dit la plupart du temps des bêtises. On affirme des choses qui, souvent, se démentissent. J’en suis la preuve vivante.

Mais mon accident a changé le cours de ma vie.

 

Pas "handicapé", mais "fragile"


Après cet épisode, j’ai dirigé pendant plusieurs années des établissements médico-sociaux et de rééducation. J’avais un bagage scolaire intéressant, ça a été assez facile de trouver du travail.

Mais est-ce que c’était le cas de tout le monde ? Quand j’ai quitté mon fauteuil, je me suis posé beaucoup de questions sur la réinsertion des personnes qui avaient eu des maladies graves ou des accidents. Je me suis aperçu que dans notre pays, on était assez doué pour soigner les gens. Pas vraiment pour les accompagner après.

Pourtant, après ce genre d’événement, on devient extrêmement "fragile". J’insiste sur le mot, que je préfère à "handicapé". Ça veut dire que ce genre de pépin peut arriver à tout le monde. Demain, après-demain. Mais le terme conserve le respect et l’intégrité des individus.

Une fois qu’on a surmonté la maladie, qu’on a retrouvé un peu de son identité, qu’on s’est reconstruit, on n’arrive pas à retrouver un job. Une personne en fragilité a trois fois plus de chances qu’une personne valide de se retrouver au chômage. Et plus longtemps.

40 nouveaux emplois chaque année

Dans les années 1990, j’ai décidé de monter une entreprise qui n’emploierait que des salariés en fragilité. Ça a été une vraie galère administrative. On ne comprenait pas le projet. En France, c’est le milieu associatif qui s’occupe des personnes handicapées.

Je ne suis pas du genre à lâcher l’affaire. J’ai monté ma boite de services aux particuliers. Je suis parti du principe que les propriétaires de villas sur le bassin d’Arcachon avaient besoin de gens pour repeindre leur maison, s’occuper de l’électricité, du jardin, du nettoyage…

Je suis devenu chef d’entreprise.

Ça a démarré, très vite. On est passé de deux à 30 salariés en un an. Et on s’est ouvert à d’autres métiers, en fonction des rencontres et des grands groupes qu’on a persuadé de travailler avec nous – la Poste la SNCF, Orange, Auchan, Airbus, Safran... On a aujourd’hui 14 entreprises présentes sur tout le grand Sud-ouest, de Saintes à Avignon.

On crée entre 30 et 40 emplois nouveaux chaque année dans le groupe.

On est une entreprise lambda

J’embauche d’abord des compétences. Le reste, je m’en fous. On a démontré qu’on avait un vrai savoir-faire. Quand on fait quelque chose, on le fait bien. On est directement en concurrence avec les entreprises lambda.

D’ailleurs, on est une entreprise lambda.

On fait la même chose que les autres. Dans certains métiers, on a un coup d’avance. On profite de la technologie pour que nos salariés puissent avoir la même productivité que des personnes valides. Par exemple, dans le jardinage, on a rapidement remplacé les machines thermiques – débroussailleuses, tailles-haies –, très lourdes et bruyantes, par du matériel électrique. Il est bien plus léger et peut être télécommandé.

Ils reprennent confiance

Un autre facteur de réussite, c’est que les salariés sont hyper motivés. Ils sont passés par des périodes extrêmement difficiles, on leur a donné les mêmes arguments que j’ai pu entendre, du type : "Vous ne pourrez pas faire ci, vous ne pourrez plus faire ça. Vous ne travaillerez plus."

Quand ils retrouvent un job, ils reprennent confiance en eux.

Pour entrer, ils passent des entretiens. Comme tout le monde.

On tient compte de l’efficience qu’ils ont par rapport à leur handicap. On cherche des solutions pour qu’ils puissent faire leur boulot correctement.

En France, on a créé des ghettos

Aujourd’hui, dans les institutions, les aveugles sont avec les aveugles, les sourds avec les sourds. Les chaises roulantes avec les chaises roulantes.

On a créé des ghettos. C’est un obstacle fondamental pour l’évolution et l’intégration de ces personnes.

Ici, les salariés travaillent en équipe de trois ou quatre personnes. Dans un groupe, il peut y avoir un sourd, quelqu’un qui n’y voit pas très bien, une personne qui a des problèmes de diabète et une autre avec des difficultés psychiques.

Chacun apporte ses compétences au groupe. Et tire les autres vers le haut.

Certains ne savent pas forcément lire ou écrire. Mais la discussion s’installe. Parce qu’on a mis en place des moyens de communication. On utilise des mots-clés. Ça peut être dur à comprendre, mais finalement, tout est simple.

 

 

 

 

Serge Dessay a passé six ans en fauteuil roulant. Après cette expérience, il décide de créer une entreprise. La raison ? Donner du travail aux personnes handicapées. Aujourd’hui, à Hotravail, ces dernières représentent 96 % des effectifs.

« Je me suis retrouvé en fauteuil à 24 ans après un accident dans l’armée. Fracture des jambes, du bassin, coma… J’en suis sorti entièrement paralysé du côté gauche. Les médecins étaient catégoriques : je ne remarcherais jamais. Six ans plus tard, j’étais debout.

Je suis la preuve que la médecine, science très précise, dit souvent des bêtises. Et j’en parle aisément : je me destinais à être psychiatre. Mais cet accident a changé le cours de ma vie. Je suis devenu patron en  lançant mon entreprise de service aux particuliers en 1990.

Recruter et vendre d’abord des compétences

Hotravail  emploie 380 salariés, à 96 % des travailleurs handicapés, au sein de quatorze structures du grand Sud-Ouest, de Saintes à Avignon. Nous assurons l’entretien de plateformes logistiques d’Auchan, la maintenance de vélos de La Poste, la pose des futurs compteurs Linky d’EDF…

J’embauche et je vends d’abord des compétences. Nullement du handicap. Notre but ? Un travail bien fait. Pour cela, nous pensons l’organisation du travail en intégrant les handicaps de chacun. C’est sans doute la principale différence avec une entreprise lambda.

Favoriser l’émulation grâce à la diversité

Quand un chantier se présente, seule la capacité du salarié à pouvoir réaliser une partie du boulot en complément des autres est jaugée. C’est efficace et beaucoup plus productif. Chacun apporte sa compétence au groupe et tire les autres vers le haut. La diversité favorise l’émulation.

Penser l’adaptation du travail nous donne aussi parfois une longueur d’avance. Comme l’un de nos jardiniers maniait difficilement les tondeuses thermiques, nous avons fait venir des États-Unis une machine électrique télécommandée. Un fort coût mais elle fait le travail de cinq personnes !

Un autre salarié, atteint par la maladie de Friedreich, ne pouvant plus écrire, nous avons mis en place un numéro vert pour qu’il dicte, depuis un téléphone dans sa voiture, ses devis à une secrétaire de production. Résultat ? Ses devis partaient le lendemain alors qu’ils mettaient trois ou quatre jours dans les autres services. Évidemment, le numéro vert a été étendu à tout le groupe.

Créer le plus de postes possible

Nous avons le statut d’entreprise adaptée. À ceux qui disent que nous réussissons grâce aux subventions publiques, aux aides aux postes, je réponds que nous faisons gagner de l’argent à tout le monde. Quand l’État donne 1 € à une entreprise adaptée, il récupère 1,40 €. Une étude de KPMG (réseau international de cabinets d’audit et de conseil exerçant dans 155 pays, NDLR) le confirme.

Pourtant, Hotravail n’a pas été facile à créer. Administrativement, une galère. Deux ans à convaincre les services de l’État de l’intérêt du projet et à obtenir l’agrément d’atelier protégé. En pratique, une réussite. Je suis passé de deux salariés à quinze en six mois. Cinq ans plus tard, une cinquantaine et une ouverture à de nouveaux métiers en fonction des demandes des clients. De grands groupes travaillent avec nous : Orange, Airbus, Safran…

L’emploi des personnes handicapées rapporte ! C’est pour raison qu’il faut créer le plus possible de postes. Ce que je fais depuis un quart de siècle. Et c’est une aventure passionnante alors que, dans une autre vie, j’aurai peut-être été un psychiatre ennuyeux ! » Propos recueillis par Aurélia Sevestre

 

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Aurélia Sevestre

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